Annabelle Soubeste

Nous ne voyons pas le monde tel qu’il est. Nous le voyons tel que nous sommes.

01/03/26 | 0 commentaires


Ce qu’on appelle anxiété, blocage, fatigue inexpliquée ou manque de volonté ne sont pas toujours ce qu’on croit. Ce sont très souvent des états. Des réponses du vivant. Pas des défauts de caractère.

Un monde qui nous demande d’être linéaires

On vit sous des LEDs. On ne dort plus assez. On est sédentaires dans des corps faits pour bouger. On répond à des notifications à 23h dans des pièces sans fenêtres. On nous demande d’être disponibles, efficaces, constants dans des corps qui sont cycliques, saisonniers, faits de flux et de reflux.

Ce n’est pas un problème individuel. C’est un problème de contexte. Et le corps, lui, ne s’y trompe pas.

La dérégulation du système nerveux n’est pas une faiblesse. C’est une réponse intelligente à un environnement qui demande l’impossible : fonctionner comme une machine dans un corps vivant.

Ce que j’ai appris, d’abord avec mes mains

15 ans de kinésithérapie. Des corps sous les mains tous les jours. La mâchoire serrée, les trapèzes en tension, le diaphragme bloqué, le psoas contracté. Je les lisais avant que la personne m’ait dit un mot. Ce que je touchais, c’était du stress, de l’histoire, de la mémoire inscrite dans la matière.

Ce n’est d’ailleurs pas propre à la kinésithérapie. On a tous connu ça : la veille d’un examen important, le ventre qui se contracte, le sommeil qui fuit, le corps qui parle avant même qu’on ait formulé une pensée. Ce n’est pas dans la tête. C’est dans les viscères. Littéralement.

C’est en travaillant les états modifiés de conscience, puis en me formant à l’hypnose, que j’ai mis des mots sur ce que je pressentais déjà : le corps ne subit pas l’émotion, il la porte. Il la stocke. Il la rejoue. Et ce qu’on touche quand on pose les mains sur quelqu’un, c’est souvent bien plus qu’un muscle. C’est une réponse somatique à ce que la vie a demandé.

Le système nerveux n’est pas seulement un organe de régulation physiologique. C’est le filtre à travers lequel nous vivons chaque instant. Il ne nous dit pas seulement comment réagir. Il nous dit à quoi ressemble le monde.

Le scanner permanent

Le système nerveux autonome fonctionne en continu, sous le seuil de la conscience. Il régule la respiration, le rythme cardiaque, la digestion. Mais surtout, il évalue en permanence une seule question : suis-je en sécurité ?

Ce processus (que le chercheur Stephen Porges a nommé neuroception) est entièrement inconscient. Avant la pensée. Avant le choix. Votre système nerveux a déjà répondu avant que vous ayez compris ce qui se passait.

Porges a mesuré que 80% des fibres du nerf vague sont afférentes, c’est-à-dire qu’elles vont du corps vers l’encéphale. Seulement 20% descendent dans le sens inverse. Autrement dit : le corps parle en premier. La pensée consciente arrive après.

Elle interprète, elle raconte, mais elle ne commande pas autant qu’elle le croit.

C’est pour ça que penser positivement ne suffit pas. Répéter des affirmations ne suffit pas. On peut se dire « je suis calme » vingt fois pendant qu’un état de survie tient les commandes : le corps n’entend pas. Il est ailleurs, en train de gérer ce qu’il perçoit comme une menace. Le changement ne commence pas dans la tête. Il commence par là où l’information circule en premier : le corps.

Quatre états

Ces travaux décrivent trois branches du système nerveux, correspondant à quatre états que nous traversons tous.

Le sympathique agressif (fight) : tout devient urgent, hostile, à combattre. La mâchoire se serre, la chaleur monte dans la poitrine, le monde est injuste et c’est sur nous que ça repose.

Le sympathique fuyant (flight et fawn) : on s’efface, on s’adapte, on anticipe ce qu’on attend de nous. On dit oui quand tout en soi voulait dire non. Le monde est exigeant et il vaut mieux ne pas décevoir.

Le dorsal (freeze) : le monde devient lourd, sans issue, sans sens. L’élan disparaît. À quoi bon.

Le ventral : on est là. Curieux, connecté, capable. Le monde semble navigable.

Ces états ne sont pas des défauts. Ce sont des réponses du vivant, activées automatiquement pour traverser ce que le système nerveux perçoit comme dangereux.

Le filtre invisible

Votre système nerveux ne réagit pas seulement à ce qui se passe maintenant. Il réagit à tout ce qu’il a déjà vécu. Il porte en mémoire des expériences passées qui ont forgé ses seuils d’alerte. Et à partir de là, il anticipe, il filtre, il interprète, souvent bien avant que votre conscience ait son mot à dire.

Ce n’est pas une question de volonté. Ce n’est pas un manque de travail sur soi. C’est une physiologie.

Une tension qui revient, une fatigue qui ne cède pas, une procrastination qui résiste à toute bonne intention : ce sont des informations. Des signaux d’un système vivant qui cherche à être entendu.

Pas écrasé. Pas contourné. Entendu.

Voir le monde autrement commence par se sentir autrement.

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