Dans chaque état, nous habitons une réalité différente. Et nous la prenons pour la vérité.
Quatre personnes dans le même corps
La même personne. Le même lundi matin. La même vie.
Dans l’état dorsal : le monde est sans issue. Les autres, lointains ou indifférents. Soi-même, incapable. À quoi bon.
Dans le sympathique agressif : le monde est injuste. Les autres sont des obstacles. Il faut tout contrôler, sinon rien ne tient.
Dans le sympathique fuyant : le monde est exigeant. Il faut deviner ce qu’on attend. Ne pas décevoir. Ne pas prendre trop de place.
Dans le ventral : le monde est navigable. Les autres sont des alliés possibles. On peut faire face.
Même personne. Même vie. Quatre réalités diamétralement opposées.
Ce n’est pas de l’instabilité. C’est le système nerveux qui fait exactement ce pour quoi il a été conçu : colorer la perception du monde en fonction de ce qu’il perçoit comme sûr ou dangereux.
Nous ne voyons qu’une moitié du réel
Le chercheur John De Martini a mis en évidence quelque chose d’essentiel : lorsqu’on est sous l’emprise d’une émotion intense (peur, colère, culpabilité, honte, dégoût, admiration excessive, etc.), la perception se polarise. On ne voit plus qu’un côté de la réalité.
Les inconvénients sans les avantages. La menace sans la ressource. Le manque sans ce qui est déjà là. Et dans l’autre sens aussi : quand on idéalise, on ne voit que les bénéfices sans voir ce que ça coûte.
Ce que De Martini propose, c’est de regarder l’autre côté. Les inconvénients de ce qu’on met sur un piédestal. Les bénéfices de ce qu’on vit comme une charge. Non pas pour nier ce qu’on ressent, mais pour rééquilibrer une perception qui s’est rétrécie.
Ce mouvement vers l’équilibre n’est pas qu’intellectuel. Quand on voit les deux côtés d’une situation, le système nerveux se régule. L’intensité émotionnelle baisse, un sentiment d’apaisement s’installe, et on peut de nouveau nuancer, peser, choisir depuis le cerveau pensant plutôt que depuis le cerveau de survie.
On ne change pas sa perception par la volonté. On la change en donnant au système nerveux une information plus complète sur la réalité.
Ce que Jung avait compris
Tant qu’on ne voit qu’une moitié du réel, on ne choisit pas vraiment ses réactions. On les subit. Et on finit par appeler ça son caractère, sa personnalité, sa façon d’être.
« Tout ce que vous ne portez pas à la conscience, vous l’appellerez destin. »
Un schéma se répète. Une relation rejoue quelque chose d’ancien. Une réaction surgit, disproportionnée, incompréhensible. Et tant qu’on ne voit pas le mécanisme, on continue à l’appeler malchance, caractère, fatalité.
La conscience ne change pas à elle seule l’état du système nerveux. Mais elle ouvre quelque chose d’essentiel : la possibilité de voir. D’apercevoir la moitié du réel qu’on ne voyait pas. Et de se demander si ce qu’on prenait pour la vérité n’était que le filtre de l’état.
C’est dans cet espace entre ce qui se passe et ce qu’on en fait que quelque chose de nouveau devient possible. Pas une solution. Une ouverture.
Voir, c’est déjà ne plus être entièrement gouverné.
La question qui dérange
Il y a une question que cette prise de conscience finit par poser. Pas une question théorique. Une question qui fait peur.
Si mes pensées les plus certaines sur moi, sur les autres, sur le monde ne sont que le reflet d’un état physiologique passager, qu’est-ce qui reste de ce que j’appelle « moi » ?
C’est une question vertigineuse. Et une question libératrice.
Parce qu’elle ouvre ceci : et si ce qu’on appelle personnalité, caractère, « je suis comme ça » n’était pas une vérité fixe, mais un état du système nerveux habité si souvent qu’il est devenu une façon d’être dans le monde ?

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