Ce n’est pas un défaut de caractère. Ce n’est pas un manque de volonté. C’est un système nerveux qui fait ce pour quoi il a été conçu. La question n’est pas de ne plus avoir d’états. C’est de ne plus y rester coincé.
Quand la survie devient une adresse
Joe Dispenza a décrit une trajectoire simple et vertigineuse.
Une pensée répétée devient une humeur. Une humeur maintenue devient un tempérament. Un tempérament ancré devient un trait de caractère. Un trait de caractère cristallisé devient une identité.
Je suis quelqu’un d’anxieux. Je suis trop sensible. Je ne suis pas fait pour me reposer. Je suis comme ça.
Mais si la pensée de départ était générée par un état du système nerveux, si elle était le reflet d’un corps en mode survie, alors ce ne sont peut-être pas des vérités sur soi. Ce sont des états devenus des habitudes, des habitudes devenues des façons d’être.
Ces états ont été utiles. Nécessaires. Ils ont permis de survivre, de maintenir le lien, de s’adapter à un environnement qui le demandait. Il n’y a rien à se reprocher là-dedans.
Le problème, c’est qu’on continue à les utiliser dans des situations qui n’ont plus rien à voir.
Le confort du connu
Il y a quelque chose d’inconfortable à admettre sur le changement.
Le système nerveux préfère le connu, même quand le connu c’est la souffrance, à l’inconnu d’un état apaisé. Parce que le connu est prévisible. Le système sait à quoi s’attendre. Il a développé des stratégies pour y survivre.
L’inconnu (même quand c’est la santé, l’apaisement, la présence à soi) est perçu comme un danger. C’est ce qui explique qu’on puisse savoir exactement ce qui nous ferait du bien et ne pas y aller. Comprendre un schéma intellectuellement et continuer à le rejouer. Vouloir changer et se retrouver, quelques semaines plus tard, exactement au même endroit.
Ce n’est pas un manque de volonté. Ce n’est pas un échec. C’est la physiologie.
Il y a eu un moment dans ma vie où mon corps a dit stop. Progressivement, comme une lumière qui baisse lentement. Et dans ce silence forcé, des questions ont monté. Pas des questions théoriques. Des questions qui font peur.
Qui suis-je quand je ne suis plus dans la performance ? Quand je ne suis plus celle qui pousse, qui tient, qui fait des heures ? Qui suis-je dans mes relations quand je n’ai plus besoin de contrôler, de plaire ?
J’avais pris l’agitation pour de l’énergie. La performance pour de l’identité. L’adaptation permanente pour de la générosité.
Ce n’était pas moi. C’étaient des états que j’avais cessé de traverser.
La flexibilité, pas la perfection
Un système nerveux sain ne cherche pas à rester en ventral tout le temps. Ce n’est ni possible, ni souhaitable. On a besoin du sympathique pour se mobiliser, agir, créer. On a besoin du dorsal pour récupérer, intégrer, se reposer. Le dorsal et le sympathique dans un contexte de sécurité ne sont plus des états de survie. Ils deviennent des états de vie.
Ce qui pose problème, ce n’est pas de traverser des états difficiles. C’est d’y rester coincé. C’est de ne plus pouvoir en sortir. C’est de les confondre avec soi-même.
C’est ça, la flexibilité vagale : la capacité à traverser les états sans s’y perdre. Et il y a une intelligence du vivant là-dedans. Le système nerveux n’est pas figé. Il apprend. Il s’adapte. C’est la neuroplasticité, et on développera ça dans un prochain article.
Ce que ça change, au quotidien
Reconnaître son état change quelque chose dans une conversation difficile. Au lieu de répondre depuis le sympathique agressif (c’est injuste, c’est toujours sur moi), on peut se demander : est-ce la situation qui est injuste, ou est-ce mon système nerveux qui est en mode combat en ce moment ?
Ça change quelque chose dans une décision. Quand on sait qu’on est dans le dorsal, on peut choisir de ne pas décider maintenant. Parce que les pensées qui viennent de cet état (à quoi bon, rien ne changera) ne sont pas la vérité. Ce sont le filtre de l’état.
Ça change quelque chose dans une relation. Quand on voit que l’autre est dans le sympathique fuyant, sur-adapté, inaccessible derrière son masque, on comprend que ce n’est peut-être pas lui qui parle. C’est son système nerveux qui cherche à survivre.
Ce niveau de lecture se développe dans l’expérience répétée de ses propres états, dans la capacité à les traverser sans s’y perdre. Pas dans un livre. Dans le corps.
Se relier pour se réguler
On ne se régule pas seul. Nos systèmes nerveux se parlent sans mots. La présence d’une personne apaisée nous tire vers l’apaisement. C’est la co-régulation, et c’est pour ça que certaines personnes, certains endroits, nous font automatiquement nous sentir plus en sécurité. Ce n’est pas de l’imagination. C’est de la biologie.
Se relier à soi, d’abord. Écouter ce que le corps dit avant que ça crie. Reconnaître l’état dans lequel on se trouve sans le juger, sans le fuir.
Se relier aux autres, vraiment. Pas derrière un écran, pas en performance, mais dans la présence réelle, imparfaite, vivante.
Et peut-être se relier à quelque chose de plus grand que soi. La nature. Le vivant. Les cycles. Ce réseau d’interactions qui nous précède et nous dépasse, et qui n’a rien à faire de notre productivité.
Mettre de la conscience sur ce qui se passe, c’est créer un espace entre soi et l’état. Cet espace, même minuscule, c’est là que commence la liberté.

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